Les Petites Brodeuses

De la broderie à une scène de crime

Il y a quelques jours je découvre un article de « Couleurtourterelle » parlant d’un magnifique marquoir réalisé en 1904 par toutes les jeunes filles d’une classe de Chavigny- Bailleul dans l’Eure, pour leur institutrice Mme Tougas.

http://couleurtourterel.canalblog.com/archives/2017/10/22/35794987.html#utm_medium=email&utm_source=notification&utm_campaign=couleurtourterel

L’ouvrage est magnifique et a dû demandé de longues heures de travail.

Je me penche sur l’Etat Civil de la famille de cette institutrice. Une famille classique. Un père, une mère, deux  enfants précise le recensement de 1906. Madame n’est pas institutrice d’après ce document, elle est sans profession.

Je découvre ensuite que :

Aurélie est née le 4 aout 1868 à Saint Germain de Fresney dans l’Eure. Elle est la fille de Charles Louis Freulard et d’Amélie Brisset qui se sont mariés le 24 novembre 1857 dans cette même commune. Elle a un frère Léopold Désiré né le 22 novembre 1859, et une soeur Louise Julienne née le 14 décembre 1865.

Charles Armand est né le 11 février 1861 à l’Habit dans l’Eure. Il est le fils de Louis François Tougas et Florence Marie Louise Fortier qui se sont mariés le 20 juillet 1859 à l’Habit.  Il a un frère Adrien Louis né le 29 octobre 1865.

Armand François Tougas et Aurélie Augustine Caroline Freulard se marient à L’Habit le 14 juin 1884. Il est instituteur, et a 23 ans. La future épouse est très jeune, seulement 15 ans. Elle est orpheline de père depuis le 22 février 1870 et de mère depuis le 17 juillet 1873. Un contrat de mariage a été signé, malheureusement cet acte n’est pas en ligne.  Son tuteur est son oncle paternel Léopold Freulard.

Comment cette jeune fille et ses frère et soeur se sont-ils retrouvés orphelins ?

L’Etat Civil nous apprend que Charles Louis Freulard est décédé le 22 février 1870 à Saint Germain de Fresney et son épouse Amélie Brisset à Paris 6ème arrondissement le 16 juillet 1873.

Etrange !!!

C’est Gallica qui va me donner une réponse.

Charles Louis est mort d’un coup de fusil tiré par un certain Jacques Lhuillier.

La lecture de la Gazette des Tribunaux en date des 2 et 3 novembre 1870, nous apprend que Lhuillier louait une chambre depuis plus d’un an chez Charles Louis Freulard, mais aussi qu’il était l’amant d’Amélie Brisset, l’épouse de Charles.  Il aurait tué Charles sous les injonctions d’Amélie, qui elle rejette la faute sur Lhuillier. Selon l’autopsie du Dr Bidault qui témoigne, « la balle a traversé le gros intestin, perforé le rein gauche, entamé la colonne vertébrale ».

Lhuillier avait été condamné pour vol à Pont l’Evêque. Il aurait des moeurs dissolues bien qu’il soit intelligent et laborieux. Il courtisait les femmes mariées en particulier. Jacques Lhuiliers affirme que c’est Amélie qui après lui avoir servi plusieurs verres d’eau de vie, le dit qu’il n’est pas capable de tuer Charles.  Ivre il prendra le fusil qu’elle lui tend. Il attend le retour de ce dernier qui rentre du café où ils ont tous deux passés la soirée. Lhuillier est parti plus tôt. Lorsque Charles rentre, il lui tire dessus et redonne le fusil à Amélie (ce que cette dernière dément).

Amélie a elle aussi connu la justice, pour vol en 1864.  Elle est définie comme « très intelligente sournoise, dissimulée ». Elle aurait eu plusieurs amants. Elle aurait d’après le commissaire voulu se faire avorter (des oeuvres de Jacques Lhuilllier ou de son mari ?).  Amélie réfute toute les accusations et les témoignages. On lui reproche son indifférence le soir du drame.  « Elle a dit qu’elle n’avait entendu qu’un bruit sourd, sans savoir ce que c’était. C’est en entendant son mari appeler au secours qu’elle s’est levée ».
Avant de décéder, Charles confira au Docteur Feugère que c’était Lhuillier qui avait fait le coup pour rester avec sa veuve. Amélie haïssait son mari et ce dernier comptait la renvoyer chez ses père et mère.

La culpabilité des amants semble incontestable.

  • Jacques Lhuillier est accusé d’homicide volontaire, avec préméditation et guet-apens.
  • Amélie Brisset est accusée de complicité.

Après les plaidoiries, les jurés délibèreront seulement 30 minutes.

  • Jacques Lhuillier est déclaré coupable d’homicide avec préméditation et guet-apens avec des circonstances atténuantes.  Il est condamné à 20 ans de travaux forcés. Jacques partira au Bagne de Terre Nou (Nouvelle Calédonie) où il décède le 19 janvier 1879. Il portait le matricule 3050. Amélie part à Paris où elle décède le 16 juillet 1873.
  • Amélie Brisset est reconnue non coupable de complicité et est relâchée.

Comment grandiront les 3 enfants. Aurélie n’a que 2 ans, Louise 5 ans et Léopold 11 ans lorsque leur père est assassiné ?

Un voyage dans l’Eure est à programmer pour retrouver les minutes du procès, les rapports de tutelle des enfants qui sont confiés à leur oncle paternel et tous autres documents qui pourraient compléter cette recherche.

Aurélie aura trois enfants :

  • Fernand Léopold (17/11/1887 – 07/10/1888),
  • Flora Georgette Hélène (24/11/1893 – ?)
  • Raymonde Andrée Rose (15/10/1900 – ?). Cette dernière épouse en 1920 à l’Habit René Masson.

Aurélie décède le 24 avril 1923 à Chavigny – Bailleul. Charles Armand se remarie le 10 décembre 1925 à L’Habit avec Mathilde Elisabeth Beaujard.

Les prénoms des filles d’Aurélie n’apparaissent pas sur la broderie. Raymonde est trop jeune, pourtant Flora est dans la moyenne d’âge où les petites filles réalisaient ces ouvrages.

Les recensements de 1901 et 1906 font apparaître sept prénoms qui pourraient correspondre avec ceux de l’ouvrage.

  • Henriette Dumoulin (née en 1890),
  • Rose Elisabeth Brard (née en 1895),
  • Jeanne Mérimée ( née en 1890),
  • Berthe Robert (née en 1888),
  • Germaine Lydie Emilia Drouet (née en 1894) ou Germaine Largeois (née en 1894),
  • Hortense Geneviève Hellard (née en 1894),
  • Louise Labarre ( née en 1896 (un peu jeune).

Je n’ai pas trouvé de Marguerite, Adèle, Marie-Thérèse, Eglantine, Joséphine, Léonie, Fernande, Elise, Eugénie, Zoé, Julie. Peut-être que ces petites filles venaient d’autres villages, ou alors l’ouvrage couvre une plus grande tranche d’âge.

Merci à CouleurTourterelle de nous avoir fait découvrir ce magnifique ouvrage qui a dû émouvoir Aurélie Tougas.

Sources : Archives en lignes de l’Eure – Gallica – CouleurTourterelle

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10 réflexions au sujet de “De la broderie à une scène de crime”

  1. Quel travail !!
    bravo !
    très sympathique de faire revivre ces petites brodeuse.
    on s’aperçoit alors la dureté de la vie, avec malgré tout de la joie par les couleurs.
    en tout cas félicitations pour votre travail de recherche.

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    1. Merci à vous de ce commentaire.
      La vie n’était pas un long fleuve tranquille. Cette maitresse a dû être touchée de l’attention de ces jeunes filles.
      J’ai encore de quoi faire ….une bonne cinquantaine de marquoirs dans mes cartons.à bientôt

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  2. Meriem nous fait découvrir de superbes broderies et vous, l’histoire de ces petites : je suis comblée et ravie que ces petits bouts d’histoire fassent le bonheur de passionnées ou de curieuses tout simplement !!
    MERCI

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    1. Merci à vous. C’est Meriem qui m’a donnée l’idée de chercher il y maintenant plus d’un an. Elle a le don de trouver des marquoirs magnifiques.
      à bientôt pour d’autres aventures

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  3. Cet article est très intéressant. Au sujet des prénoms, je tiens à vous dire que, au moins dans certaines régions, le prénom d’usage n’était pas obligatoirement celui porté en premier sur l’état civil. Peut-être était-ce le cas pour certaines petites filles ?

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    1. Vous avez tout à fait raison, c’est exactement la recherche que j’ai effectuée.
      Les recensements dans ce cas sont souvent une source très intéressante car il n’est pas rare d’y voir figurer un des prénoms de l’Etat Civil mais pas forcément le 1er, voir même un autre prénom.
      Merci de votre commentaire. A bientôt

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